« C’est bien, les filles ! »

Nous attendons une petite fille, une « deuxième » fille. « Encore » une fille. Quand nous l’avons découvert, cela m’a beaucoup ébranlée, ce que je n’avais pas anticipé (en tout cas, pas à ce point). Et aujourd’hui encore, je suis assez atteinte par les réactions des gens : les compatissants « oh dommage », « ah, encore ! » et autres bienveillants « c’est bien, les filles » qui me semblent cacher les mêmes préjugés et ne m’énervent pas moins… Je ne sais pas ce qui me contrarie le plus, entre ma déception réelle, et celle que les gens supposent devoir consoler. J’essaye de démêler tout ça depuis des mois, et la fin de ma grossesse approchant, j’ai le sentiment que c’est maintenant ou jamais. Je n’oserai plus écrire ni publier tout ça quand mon bébé ne sera plus anonyme…girly

J’aborde aujourd’hui un sujet difficile, pour ne pas dire tabou : la déception à l’annonce du sexe du bébé. Le sujet est compliqué et douloureux alors pour ne pas me laisser envahir par la culpabilité, j’ai décidé de ne suivre qu’un conseil : verbaliser. J’ai aussi passé du temps à essayer de comprendre pourquoi je pouvais ressentir tout ça, ce qui m’a amenée sur le terrain de l’égalité homme-femme, du misogynisme, etc. Bref, je vais soulever beaucoup de questions, sans prétendre y répondre.

Comme pour ma première grossesse, je suis arrivée à la deuxième échographie avec l’espoir, voire l’intuition, d’attendre un petit garçon. « C’est une fille », nous a annoncé le docteur à la fin de l’examen. Avant de rajouter : « c’est bien, les filles ». Il n’était que le premier d’une longue liste… et je crois que j’ai développé une allergie à cette phrase !

Je suis donc sortie de l’examen un peu déçue. Le gros Ours lui, avait l’air de prendre l’annonce avec philosophie. Sur le chemin du retour, on a parlé de prénoms de garçon (on s’est rendu compte que dans nos deux  finalistes, on avait le même préféré… dommage !), de prénoms de fille (le début d’une longue, trèèèèès longue lutte qui à l’heure actuelle n’est pas encore terminée), et de notre troisième enfant, qui, lui, aurait intérêt à être un garçon. Nous avons ensuite multiplié les annonces à notre entourage. Je me sentais un peu gênée. Je trouvais ça moins éclatant que d’annoncer enfin un garçon. J’essayais de ne pas dire que c’était « encore » une fille. J’avais peur que les gens soient déçus. Pire : je les soupçonnais d’avoir de la peine pour nous et et de se sentir obligés de nous féliciter voire de nous consoler. Nous avons d’ailleurs essuyé plusieurs « comme c’est dommage », et « vous n’êtes pas trop déçus ». Bref, au fil des annonces, c’est ma propre déception et même ma paranoïa, qui ont enflé.

Dans les jours qui ont suivi, j’ai beaucoup pensé à tout ça. J’ai pleuré plusieurs fois. Mon mari ne me comprenait pas et je trouvais difficile d’en parler à d’autres personnes. J’étais à la fois très triste de ne pas avoir de garçon et très malheureuse… que ça me rende si triste. Je me sentais super coupable par rapport à mon bébé, j’avais honte de trouver que c’était « moins bien » d’attendre une fille qu’un garçon. Qu’est-ce qui me prenait d’être soudain si misogyne ? A force de ruminer mes sentiments, beaucoup de choses sont remontées à la surface. Pour essayer d’aller au fond des choses, j’ai pris des notes à ce moment-là :

Je me rends compte rétrospectivement que j’étais déçue aussi la première fois. Mais c’était la première fois, donc je savais que j’aurai une nouvelle chance d’avoir un petit garçon. A l’époque j’ai interprété ma déception comme une surprise : depuis le début de ma grossesse, j’imaginais un garçon sans envisager une fille.

Je ne m’étais pas imaginée en maman de filles. Il y a des femmes qui évoquent leur envie d’avoir une fille depuis longtemps. Je ne suis pas du tout dans ce cas là. D’ailleurs le fait que je n’ai d’idée de prénoms que pour des garçons en est un symptôme assez parlant.Je reproche même à plein de prénoms de filles de faire « trop fille ». Sans me faire peur, la relation mère-fille ne me fait pas fantasmer. Alors que je me fais manifestement beaucoup plus de films sur la relation mère-fils, sans avoir d’exemples particuliers en tête.

J’ai peur de vivre dans un château/une bonbonnière. C’est idiot car j’ai grandi dans une famille majoritairement féminine et pas particulièrement girly. Ce n’est donc pas une fatalité. Mais j’ai peur que deux filles imposent une ambiance plus genrée qu’une seule fille. Et qu’un peu de mixité nous en aurait protégé.

On n’a rien fait de différent des autres, c’est injuste ! Est-ce que je suis trop faible pour avoir un garçon ? (oui parce qu’on m’a dit un jour qu’il fallait être en bonne santé pour avoir un garçon. Du coup, j’ai aussi pu ajouter un complexe d’infériorité dans tout cet océan d’idées noires).

 

Pourquoi je trouve ça « moins bien » d’avoir une fille ? Je ne suis pas sous pression pour concevoir un héritier. Aujourd’hui, les filles aussi peuvent perpétuer un nom.

Pourquoi j’ai l’impression que les gens sont déçus pour nous. Avoir deux garçons me paraît bien plus enviable et mieux perçu par la société qu’avoir deux filles.

Je vis tellement mal cette annonce que je veux renoncer à avoir d’autres enfants. On ne peut pas prendre le risque d’être déçus encore une fois.

Tous ces sentiments se sont apaisés avec le temps. A grands coups d’interrogations aussi. Objectiver le sujet m’a aidée à avancer. Je me suis demandée souvent : est-ce que le sexe de mon enfant conditionne ma relation avec lui ? Qu’est-ce que ça change dans la vie, d’être une fille ou un garçon ? Est-ce que moi, par exemple, j’ai souffert d’être une fille ? Est-ce que j’ai l’impression que l’avenir est plus difficile à envisager pour les filles ? Il se trouve justement que je suis très optimiste sur ce dernier sujet. Je crois que mes filles pourront faire plein de choses dans leur vie et qu’il y a de moins en moins de chance que leur sexe soit un obstacle. Et si jamais c’est le cas, j’ai confiance dans le fait qu’elles pourront résister, dénoncer et qu’elles seront même défendues par tout un tas de gens.

Donc maintenant, quand on me dit « c’est bien, les filles », ça ne me rend plus triste. Mais qu’est-ce que ça m’énerve ! Je l’entends vraiment comme « c’est moins bien, mais bon, c’est pas si mal non plus, hin, vous avez fait ce que vous pouviez… » Les variantes m’irritent tout autant : « c’est bien, elles pourront jouer ensemble » (on ne joue pas avec son frère ?), « oh bah c’est mieux, les filles sont quand même plus calmes/réussissent mieux à l’école », « moi j’aurais bien aimé avoir des filles, les vêtements sont tellement plus mignons », etc. etc. Mettons ça sur le compte des hormones si vous voulez, mais peu de réactions trouvent grâce à mes yeux ! Même avec les meilleures intentions, toutes ces remarques me paraissent gluantes de préjugés sexistes. Et puis franchement : est-ce qu’on dit aux parents de plusieurs garçons que « c’est bien, les garçons » ? ou est-ce qu’on les félicite ? Et dans ce cas-là, est-ce qu’il ne s’agit pas simplement d’une autre facette du même sujet. Pour l’illustrer, je vous recommande d’écouter une chronique de Giulia Fois qui dénonce les compliments qu’elle a reçus quand on lui a annoncé un garçon, et tous les autres préjugés qu’elle a recensés en faisant sur Google la recherche « raisons de se réjouir d’avoir un garçon ».

Je n’ai pas vraiment de conclusion pour cet article sans queue ni tête… A part peut-être un message de solidarité pour les mamans qui traversent ou ont traversé la même période difficile. De mon côté, je suis à quelques jours de faire la rencontre de ma petite Ourse, qui ne sera bientôt plus un anonyme « deuxième bébé fille » ni un ex-potentiel petit frère, mais une personne unique et irremplaçable. Cette conclusion est sponsorisée par les hormones de fin de grossesse. Bisous !

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5 commentaires sur “« C’est bien, les filles ! »

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  1. Ta réflexion est très intéressante…je suis maman de deux filles, j’avoue avoir toujours eu envie d’une fille, donc j’était ravie de ma première. et figures toi que pour ma 3ème, avant l’écho, je me suis surprise à redouter que ce soit un garçon, et à être heureuse d’une deuxième fille. les arguments que tu soulèves ont du sens, mais je crois que tout cela dépend avant tout de notre vécu. Je n’ai pas peur d’avoir à élever des filles ou de ce qu’elles vont devenir – enfin, je veux dire, pas plus que pour un garçon – et toutes ces réflexions que tu as eues, que j’ai entendu à mon tour, je ne les ai pas jugées sexistes, juste parfois maladroites ou un peu cons. Je crois que ça vient surtout certainement, d’un deuil que tu as à faire sur l’idée de peut être ne jamais avoir de garçon, que tu aurais aimé. mais tout ça, comme tu le dis si bien, changeras vite quand ce nouveau bébé sera réel, que tu découvriras sa personnalité, son caractère et la complicité qui se créera avec ta première fille.

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    1. Merci Picou pour ton commentaire. Je crois en effet que j’ai du mal à faire la différence entre sexiste et con, mais tu as raison de souligner qu’il n’y a pas forcément de vraie misogynie derrière ces réflexions. Effectivement même si le mot « deuil » est fort, j’ai eu besoin de renoncer au petit garçon que je n’attends pas. Une sorte de deuil de l’enfant imaginaire avant même la naissance, quoi…

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  2. Je t’ai déjà en partie répondu sur IG et j’avais déjà commenté d’autres postes de ce genre … Comme tu le sais, moi, j’ai deux garçons (alors que mon mari et moi avions dès le début une préférence pour une fille -« mais c’est bien aussi des garçons ») … et chez nous aussi, les prochains ont intérêt à être des filles (d’ailleurs, maintenant, je dis que j’ai passer commande au père Noël, en 2018, je veux tomber enceinte de jumelle, comme ça, je coupe court aux discussions et autres « condoléances »)
    Donc je compatis, c’est toujours difficile cette embivalence entre la déception du sexe et l’amour que l’on porte quand même à ce bébé en construction. 😚

    Aimé par 1 personne

  3. Je peux témoigner que deux filles c’est super, trois aussi d’ailleurs et quatre tout autant.
    Cela dit un gars c’est super aussi.
    Bref, un enfant c’est super !
    Je ne comprends pas la sur estimation constatée lors d’annonces de garçon
    Je souhaite que ce phénomène très culturel disparaisse avec le temps mais ce n’est pas gagné
    J’ai hâte de faire connaissance avec cette nouvelle petite fille
    Bises
    Un Papa et Bon Pa comblé

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  4. Ton article me touche beaucoup, parce que je me retrouve énormément dans tes mots et dans tout ce cheminement que tu as parcouru pour réussir à t’approprier ces sentiments ambivalents.
    Mon histoire est un tout petit peu différente, parce que moi, je voulais très fort une petite fille. Et parce que j’étais consciente avant même de tomber enceinte que cette forte préférence n’était pas très saine (j’en ai parlé ici, si ça t’intéresse : http://www.dans-ma-tribu.fr/peur-sexe-bebe-choix-garder-surprise/).

    Moi aussi, j’étais un peu honteuse de me découvrir cette préférence pratiquement viscérale, moi la féministe qui clamait haut et fort que garçon ou fille, il n’y avait pas de raisons de faire tant de différence !
    Du coup, j’ai essayé de faire ce travail sur moi en amont et d’apprendre à aimer ce petit bébé que je portais.

    J’ai l’impression que toi aussi, à présent, tu es bien plus sereine sur le sujet : bravo d’avoir réussi à mettre des mots sur tous ces sentiments et d’avoir su trouver ton chemin.

    Je te souhaite plein de bonheur et une belle fin de grossesse ❤

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